En Mauritanie avec le chamelier Mohamed Lémine

Mohamed Lemine en Mauritanie

La Mauritanie est un pays qui nous tient très à coeur, nous avons vécu 7 ans à Nouakchott, nous nous sommes mariés là bas, notre fils a vécu ses cinq premières années et nous y organisions des randonnées pour des agences françaises. Nous avons rencontré des personnes hors du commun, dont Mohamed Lémine. Comme la destination est à nouveau ouverte aux touristes, j’ai envie de vous parler de ce magnifique pays.

Le soleil termine lentement sa course derrière les premières dunes blondes et douces de l’erg Ouarane, le temps du repos et du thé est revenu.

L’enfance en Mauritanie de Mohamed Lémine

En Mauritanie, dans l’oued Enewj, quelque part sur le plateau de Chinguetti à l’extrême nord de la « Majabat El Koubra », Mohamed Lémine Ould Boukheir de la tribu des Amgarige, né à Doueirât il y a environ 70 ans profite devant la khaïma familiale de la fraîcheur de cette fin d’après midi pour évoquer quelques souvenirs de son passé de nomade riche en expériences, mais aussi parfois ponctué de périodes difficiles.

De ces quelques instants privilégiés, passés avec lui, je garde à l’esprit que pour les nomades seul l’instant présent a de l’importance, le passé s’est enfui et l’avenir est incertain.

Une période de transhumance

Il est âgé de 10 ans quand une période de sécheresse, assez fréquente en Mauritanie, oblige son père à déplacer le campement. Il faut partir à la recherche de points d’eau vers le nord dans la région du Tiris où l’on dit que la pluie est tombée en abondance et que les pâturages sont plus verts.

La tribu est assez pauvre, elle réunit environ une cinquantaine de personnes, très peu de bétail et ne possède qu’un seul chameau. Ils partent à dos d’âne, le voyage dure un mois. C’est le premier grand voyage pour Mohamed.

Dromadaires en Mauritanie
Caravane en Mauritanie @La Petite Aventure

Alors, après l’enthousiasme enfantin des premiers jours, il y a ces longues journées de marche harassantes, répétitives sous la chaleur et le vent brûlant. Il se rappelle de son petit frère enveloppé dans un linge et posé sur l’un des ânes. A cet instant, sa mère présente sous la khaïma, enroulée dans le voile indigo traditionnel, placée derrière lui à sa droite, a plus de 97 ans elle participe silencieusement à ce souvenir.

Pour éviter les rezzous qui sévissent encore régulièrement à cette époque en Mauritanie, le groupe se partage tous les matins en deux. D’un côté un premier groupe constitué des femmes et des enfants ainsi que des bergers et des quelques moutons part directement vers le point de rendez-vous du soir. De l’autre côté, deux ou trois hommes et le seul bien important de cette tribu, le chameau qui sert à chasser de préférence les gazelles, élément vital pour nourrir le campement pendant cette transhumance.

Mauritanie et chameliers
Transhumance en Mauritanie @La Petite Aventure

La technique de chasse à la gazelle avec le chameau est assez compliquée, non dans l’explication qui paraît simple mais surtout dans la pratique.

En effet, après avoir repéré l’animal, celui qui monte le chameau doit se plaquer contre son flanc et ainsi avancer vers l’animal sans que celui ci le voit, le chameau ainsi guidé par le méhariste invisible va rabattre ostensiblement la gazelle sous le vent vers un deuxième homme allongé parfois depuis des heures derrière un arbuste, une fois à portée de fusil, il ne reste plus qu’à bien viser.

Pendant ce voyage, ils ne tuent que quelques gazelles, qui consommées fraîches ou sous forme de tichtar (viande séchée) servent de base à l’alimentation avec un peu de mil emporté et quelques pastèques blanches ramassées en cours de route.

Campement en Mauritanie
Jeunes filles au campement @La Petite Aventure

Ils trouvent effectivement de l’eau dans la guelta d’Arouagine et pendant les six mois qu’il passe près de cette guelta, Mohamed Lémine apprend beaucoup auprès des nombreux nomades, notamment les R’gueiba qui défilent ou séjournent près de ce point d’eau. Le retour se fait sans encombre par les puits de Oum el Beïd, Aderg, Armakou et enfin Tanouchert l’oasis de son enfance.

Le campement à Tanouchert en Mauritanie

Le campement s’agrandit sans trop de problème et Mohamed reste le plus souvent dans la région de l’Adrar à nomadiser avec ses parents entre les différents puits et pâturages. Il fait à cette époque, accompagné de son père quelques aller retour vers la région du Tagant au sud, pour acheter du mil moins cher, faire profiter les chameaux des pâturages plus verts, et pour chasser les gazelles présentent en abondance dans la région.

Dunes en Mauritanie
Dunes de l’erg Ouarane @La Petite Aventure

Son père profite des moments d’intimité que procure les bivouacs pendant les voyages pour lui parler de la caravane de sel à laquelle il a participé deux fois juste avant la rareté puis la disparition de celle-ci.

Ce sel est extrait principalement dans la saline d’Idjil près de la ville de F’Dérick. Les caravanes se forment donc là dans le Nord de la Mauritanie pour rejoindre Nioro au Mali après un mois et demi de marche, et transiter par les villes d’Atar, Chinguetti, Tidjikja, Oualata puis Koumbi Saleh et Nioro. Ce sel est découpé en barres rectangulaires de 25 cm sur 1 mètre environ, d’un poids de 50 kilos et chaque chameau transporte 4 barres.

Mohamed Lémine ne participe jamais à une caravane de sel, mais lors d’un voyage son père lui montre l’ancien itinéraire des caravaniers « Trig Lamtouni » (la route des Lamtouma), nom de la tribu Sanhâja qui assure le transport chamelier vers le Xe siècle et qui sont les « maîtres des routes ».

chamelier en Mauritanie
Mohamed Lémine @La Petite Aventure

Mohamed Lémine a une trentaine d’années en 1965 quand il se prépare pour son premier voyage vers Nouakchott afin de régulariser un problème administratif familial. Le voyage inconfortable, à partir de El Rehouya durera 3 jours en Land Rover, il loge au ksar le 1er quartier de la ville pendant quinze jours.

Aussitôt le problème résolu, il reprend rapidement la route de l’Adrar, le «Trab Al Hajra », le pays de la pierre, et de la liberté. Il garde de ce premier séjour l’impression d’avoir été emprisonné dans cette capitale en construction.

La vie au campement

Les années suivantes se déroulent au rythme des saisons et des grandes fêtes de la guetna (récolte des dattes), son père est propriétaire de quelques palmiers dattiers dans la palmeraie de Tanouchert, dont Mohamed hérite.

Le campement étant installé à cet époque à El Rehouya, il se souvient également d’un de ses cousins paternel qui chaque matin part pour l’oasis de Tanouchert arrosé les palmiers-dattiers et revient le soir au campement à environ 8 kilomètres chargé de deux guerbas d’eau soit environ 60 litres pour les trois tentes d’ El Rehouya où l’eau fait défaut.

femme en Mauritanie
Mariem, la femme de Mohamed Lémine @La Petite Aventure

A 35 ans, il se marie avec l’accord de son père avec Mariem une descendante de Oumar Ould Mouelit, grand guerrier ayant participé à de nombreux rezzous sanglants. La dot est gravée dans sa mémoire : un chameau, quelques chèvres et des « guinées » d’indigo. Mariem est là, juste devant la khaïma, assise à côté de la femme de son fils et de son petit-fils et sourit à ce souvenir.

La période de sécheresse en Mauritanie

Les années difficiles arrivent, de 1970 à 1973, la sécheresse décime les troupeaux et les cultures. Pendant ces trois années successives, Mohamed Lémine et son père effectuent des aller retour entre El Rehouya et la frontière malienne à l’Est, là où sont parties les gazelles.

Pendant ces périodes de chasse de deux mois, ils partent avec leur seul chameau restant et celui d’un parent qu’il louera.

Les journées sont éprouvantes se rappelle Mohamed, après le puits de Bîr Amrane, dernier point d’eau pas très loin de l’erg Chech, ils parcourent près de 40 kilomètres chaque jour à la recherche du gibier, des heures de traque allongé sur le flanc du chameau ou agenouillé dans les arbustes à attendre avec le fusil et le soir venu aller vérifier les pièges posés dans la journée.

L’eau est rationnée, ils ne boivent par jour et par personne que la valeur d’une petite théière à thé d’eau le matin et le soir.

thé en Mauritanie
Préparation du thé @La Petite Aventure

La viande chassée est elle-même mangée très peu cuite pour récupérer le maximum de sang et augmenter l’apport en liquide. Elle est simplement accompagnée de quelques dattes.

De ces campagnes de chasse Mohamed Lémine et son père rapportent du tichtar de gazelle, d’oryx mais aussi d’outarde et de lézard, spécialité de la tribu Amgarige dont fait partie la famille.

Cette viande séchée est ensuite partagée en trois part, la première partie réservé pour nourrir le campement, la seconde en paiement de la location du chameau et la troisième enfin est échangée ou vendue à Chinguetti ou Ouadane pour l’achat de céréales et de vêtements.

vinade séchée en Mauritanie
Préparation du tichtar @La Petite Aventure

Ces campagnes de chasse apportent à Mohamed Lémine une très grande expérience et connaissance du terrain.

Revenu s’installer dans la palmeraie de Tanouchert, la guerre entre le front Polisario et la Mauritanie ne touche pas beaucoup la région. En 1974, prévenu par un membre de la famille de l’attaque imminente de Chinguetti par le Front Polisario, Mohamed Lémine et sa famille quittent la palmeraie et trouvent refuge au sud de la montagne d’Herrour dans l’erg Ouarane.

La colonne de combattants passe par Tanouchert trois jours plus tard en direction de Chinguetti, seul un des ses parents sera capturé et emmené pendant deux ans au Sahara Occidental avant d’être libéré.

Les années 80 en Mauritanie

Avec les pluies revenues et les années 1985, la sédentarisation des nomades s’accentue en Mauritanie, et Mohamed Lémine. comme beaucoup de campements passe de l’état de nomade à semi-nomade tout en ayant résisté à l’appel protecteur de la capitale pendant les années noires de sécheresse. Il ne part plus vers le Tagant à la recherche des pâturages plus vert et se contente d’emmener son troupeau aux alentours de la palmeraie.

A Tanouchert où il agit dorénavant en tant que chef du village, il partage la palmeraie avec une tribu Kounta. Cela ne va pas sans poser quelques problèmes, et quand pour éviter l’ensablement de la palmeraie, il monte un projet de fixation des dunes en plantant des arbres et en fixant les dunes avec des feuilles de palmiers, il se heurte à la jalousie de la tribu Kounta.

chamelier dans les dunes en Mauritanie
Le chef du campement @La Petite Aventure

Ils revendiquent la propriété de la palmeraie auprès des administrations de Nouakchott, et devant ces problèmes administratifs compliqués qui lui échappent, il décide de quitter l’oasis pour installer le campement et sa famille quelques trois kilomètres plus au nord dans l’oued Arouatine où il y a de l’eau, il créé ici une des premières écoles nomades sous la khaïma.

Il ne reste que trois ans à Arouatine, entre élevage et guetna (récolte des dattes). Sous la pression des membres de sa famille qui souhaitent quitter l’oued, Mohamed Lémine doit trouver une solution rapide. Et c’est grâce aux souvenirs des conseils de son père qui, petit l’emmenait à dos de chameau dans l’oued Enewj et lui affirmait qu’un jour cet endroit avec de l’eau recevrait un grand campement, qu’il fonde de toute pièce le village de Enewj en 1991 et de ce fait affirme sa position de chef de campement.

Deux ans plus tard, le village de tikitt bien installé remplace peu à peu les khaïmas, et la construction en pierre commence.

Mohamed Lémine, chef chamelier

Quelques années plus tard, il n’est pas trop surpris qu’un étranger vienne lui parler de tourisme et lui demande d’accompagner et de guider des gens à travers le désert en Mauritanie en vivant de la même façon que lui il y a 15 ans. Même si cela l’étonne dans un premier temps, l’idée le séduit rapidement et aujourd’hui avec sa trentaine de chameaux, une auberge simple et un petit musée à Enewj, Mohamed Lémine est un des chefs chameliers reconnu de l’Adrar.

Musée en Mauritanie
Mon fils et des copains dans le petit musée à Enewj @La Petite Aventure

Comme il le dit lui-même, il n’a pas de regrets pour la vie nomade qu’il a eu et la sédentarisation n’est pas mal vécue, le mode de vie nomade ne correspond plus vraiment à notre époque et la grandeur des tribus nomades n’est plus reconnue et parfois même les nomades assez mal considérés par les gens des villes.

L’éducation de ses enfants est devenue une priorité ainsi que la possibilité d’acquérir des biens matériels, mais en aucun cas il ne souhaite quitter sa région et ses racines, alors peut être que la possibilité d’allier le voyage par l’intermédiaire du tourisme reste un savant mélange des traditions et du modernisme.

Rando en Mauritanie
Petite rando chamelière à Enewj @La Petite Aventure

Le fait est, que même si Mohamed Lémine et sa famille habitent maintenant plus souvent dans la maison en pierre, la khaïma traditionnelle où nous prenons le thé flotte toujours dans l’air tiède de cette fin d’après midi car il reste un nomade, au fond de son cœur, par instinct et parce que, au Sahara, le nomadisme, c’est la source même de la vie. Et il faut bien que chacun revienne à cette source pour se libérer et se fortifier sous peine de dégénérer et de mourir.

Vous avez envie de rencontrer Mohamed Lémine en Mauritanie, contactez Laurent de l’agence Sous l’Acacia.

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4 Commentaires

  1. Fournier Dominique dit : Répondre

    Bel hommage rendu à Mohamed le chamelier ; authenticité et fierté se dégagent de cette personne.
    Merci de nous faire partager ce récit.

    1. Madebyjule dit : Répondre

      Merci Dominique. Mohamed est effectivement une personne à part. Nous avons voyagé plusieurs fois avec lui et on a toujours appris plein de choses.

  2. Roche dit : Répondre

    Quelle belle vie sévère à cent lieues de nos habitudes , le désert est un autre monde attrayant.

    1. Madebyjule dit : Répondre

      Oui le désert est un monde à part, il permet une parenthèse dans nos vies trépidantes.

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